Newton, la gravitation, le réel dans le séminaire XVIII et dans La troisième.

 

 

 

Le séminaire livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, page 84.

 

"Ce moment scientifique se caractérise par un certain nombre de coordonnées écrites, au premier rang desquelles figure la formule que M. Newton a écrite, concernant ce dont il s’agit sous le nom de champ de  la gravitation, et qui n’est qu’un pur écrit. Personne n’est arrivé à donner un support substantiel quelconque, une ombre de vraisemblance à ce qu’énonce cet écrit, qui semble jusqu’à présent être un peu dur, car on n’arrive pas à le résorber dans un schéma d’autres champs où on a des idées plus substantielles. Le champ électromagnétique, ça fait image, n’est-ce pas ? Le magnétisme, c’est toujours un peu animal. Le champ de gravitation, lui, ne l’est pas. C’est un dôle de machin. Quand je pense que ces messieurs-là, et bientôt ces messieurs-dames qui se baladaient dans cet endroit absolument sublime, qui est certainement une des incarnations de l’objet sexuel, la lune, quand je pense qu’ils y vont simplement portés par un écrit, ça laisse beaucoup d’espoir. Même dans le champ où ça pourrait nous servir, à savoir le désir. Enfin c’est pas pour demain, n’est-ce pas ? Malgré la psychanalyse, c’est pas pour demain.

Voilà donc l’écrit en tant que c’est quelque chose dont on peut parler."

 

Ce passage du Séminaire de 1971 est à rapprocher d’un passage de la réponse à la quatrième question de Radiophonie, de Juin 1970, où Lacan est plus clair et plus précis :

 

"Par quoi enfin Newton, … Newton, oui, conclut à un cas particulier de la gravitation qui règle la plus banale chute d’un corps.

Mais là encore la vraie portée de ce pas est étouffée : qui est celle de l’action, - en chaque point d’un monde où ce qu’elle subvertit, c’est de démontrer le réel comme impossible -, de l’action, dis-je, de la formule qui en chaque point soumet l’élément de masse à l’attraction des autres aussi loin que s’étend ce monde, sans que rien y joue le rôle d’un médium à transmettre cette force. 

Sous le choc du moment, les contemporains pourtant y réagirent vivement, et il faut notre obscurantisme pour avoir oublié l’objection que tous sentaient alors : du comment chacun des éléments de masse pouvait être averti de la distance à mesurer pour qu’il en pesât à aucun autre.

La notion de champ n’explique rien, mais seulement met noir sur blanc, soit suppose qu’est écrit ce que nous soulignons pour être la présence effective non de la relation, mais de sa formule dans le réel, soit ce dont d’abord j’ai posé ce qu’il en est de la structure.

Il serait curieux de développer jusqu’où la gravitation, première à nécessiter une telle fonction, se distingue des autres champs, de l’électromagnétique par exemple, proprement faits pour ce à quoi Maxwell les a menés : la reconstitution d’un univers. Il reste que le champ de gravitation, pour remarquable que soit sa faiblesse au regard des autres, résiste à l’unification de ce champ, soit au remontage d’un monde.

D’où je profère que le LEM alunissant, soit la formule de Newton réalisée en appareil, témoigne de ce que le trajet qui l’a porté là sans dépense, est notre produit, ou encore : savoir de maître. Parlons d’acosmonaute plutôt que d’insister.

Il serait intéressant de pointer jusqu’où la rectification einsteinienne dans son étoffe (courbure de l’espace) et dans son hypothèse (nécessité d’un temps de transmission que la vitesse finie de la lumière ne permet pas d’annuler) décolle de l’esthétique transcendantale, j’entends celle de Kant.

Sans nous y risquer, posons que la charte de la structure, c’est l’hypotheses non fingo de Newton. Il y a des formules qu’on n’imagine pas. Au moins pour un temps, elles font assemblée avec le réel.

On voit que les sciences exactes avec leur champ avaient articulé cette charte avant que je ne l’impose à la correction des conjecturales."

 

 

 

Commentaire :

 

Pour commenter ces deux passages, à peu près identiques, on peut rapprocher deux phrases.

La première est la définition qu’Einstein donne de la physique dans ses Notes autobiographiques :

 

« La physique est une tentative pour appréhender ce qui est de façon conceptuelle, comme quelque chose de pensé, indépendamment du fait qu’i soit perçu. »

 

La seconde est de Lacan dans La troisième :

 

« Le réel n’est pas le monde. Il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation. »

 

Lacan s’appuie sur la gravitation, qui est la première des quatre interactions qui gouvernent l’univers,

la première à avoir étudiée, par Newton précisément,  pour montrer ce qu’est le savoir du physicien : un pur écrit, qui établit une relation structurale entre les concepts de force, de masse et de distance.

Ce pur écrit, qui au moins pour un temps fait assemblée avec le réel vient cependant, au moment où Lacan déplie ce séminaire, de permettre à l’homme de faire ses premiers pas sur la lune (21 juillet 1969).

Savoir de maître, dit Lacan.

 

Au fond Lacan propose à la psychanalyse une démarche analogue à celle de la physique : extraire du réel un pur écrit.

 

                                                                                 Yves Lacroix

                                                                              11 Décembre 2008 



                   
                         

   
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Yves Lacroix vit à Bordeaux. Docteur en Physique

 
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