Le "quantique" de Jacques Lacan

 

La Physique quantique de Jacques Lacan

S’il fait souvent appel à ses notions, Jacques Lacan ne convoque pas toute la Physique. Dans le champ de la Physique quantique, il semble se limiter à la dualité onde-corpuscule, qui apparaît comme une de ses  références centrales.

Ainsi à propos du réel, dans La troisième, à Rome, le 31octobre 1974 :

« Le réel n'est pas le monde. Il n'y a aucun espoir d'atteindre le réel par la représentation. Je ne vais pas me mettre à arguer ici de la théorie des quanta ni de l'onde et du corpuscule. Il vaudrait mieux que vous y soyez au parfum, bien que ça ne vous intéresse pas. Mais vous y mettre au parfum, faites-le vous-même, il suffit d'ouvrir quelques petits bouquins de sciences. »

Il l’évoque de façon plus précise en faisant appel à l’expérience de Thomas Young dans la leçon du 11 mars 1970 de L’envers de la psychanalyse.

« Le sujet participe du réel en ceci justement qu'il est impossible, apparemment. Ou pour mieux dire, si je devais employer une figure, au reste qui ne vient pas là par hasard, je dirai de lui comme de l'électron : là où il se propose à nous à la jonction de la théorie ondulatoire et de la théorie corpusculaire, et où ce que nous sommes forcés d'admettre, c'est que c'est bien en tant que le même qu'il passe par deux trous distants, et en même temps. L'ordre donc de ce que nous figurons par la Spaltung du sujet est autre que celui qui, comme de la vérité, ne se figure qu'à s'énoncer d'un mi-dire. »

Que dire de ces références qu’il ne s’agit pas ici d’expliciter ? Tout d’abord qu’elles sont très claires et très précises au moins pour celui qui s’y est mis au parfum, comme nous y sommes invités. Elles visent un des fondements de la Physique quantique et elles montrent que Lacan en a une parfaite connaissance. Enfin elles viennent  éclairer son propos de façon particulièrement pertinente.

Il serait à remarquer que le mot quantique n’y apparaît pas, et on pourrait s’en étonner.

Le recours au quantique

Si Lacan semble ne pas utiliser le mot quantique à propos de la Physique du même nom, les mots du même champ interviennent abondamment dans le cadre de la logique, la logique moderne, et plus précisément celle qui recourt aux quanteurs, encore appelés quantificateurs.

Ainsi, il est particulièrement intéressant de revenir sur les leçons des mars 1968 de son séminaire L’acte psychanalytique en particulier parce qu’il yjustifie son recourt à la « quantification » de la logique.

 

Dans ces leçons, la question qui se pose à lui est une question de logique, et plus précisément celle du traitement de l’universel. Et il propose :

 

« Alors je passe au niveau de la logique des quantificateurs, et je me permets, avec ce côté bulldozer que j’emploie de temps en temps, d’indiquer que la différence radicale dans la façon d’opposer l’universel au particulier, au niveau de la logique des quantificateurs réside en ceci (…) que l’universelle, du mois affirmative, doit s’énoncer ainsi : pas d’homme qui ne soit sage.

Voilà, croyez m’en au moins pour l’instant, l’important, c’est que vous puissiez suivre le fil pour voir où je veux en venir, qui donne la formule de l’universelle négative, à savoir ce qui dans Aristote, s’articulerait : tout homme est sage(…) Ce qui nous importe, c’est de voir l’avantage que nous pouvons trouver cet énoncé, à l’articuler autrement. » 

Il dira dans la leçon du 27 mars 1968 : 

« L’intérêt de la chose, c’est que ce sont des propositions qui, (…)  tombent sous le coup de ce que j’ai introduit cette année, et non sans raison, comme l’implication de ce qu’on appelle la logique quantificatrice.»

 

Le mode quantique de Jacques Lacan, dans L’étourdit

La locution mode quantique apparaît sous la plume de Lacan, page 465 de L’étourdit :

« Ici j’abats mes cartes à poser le mode quantique sous lequel l’autre moitié, moitié du sujet, se produit d’une fonction à la satisfaire, soit à la compléter de son argument. »

Ce que vise ce mode quantique ne va pas de soi pour un physicien.

Il ne s’agit manifestement pas ici de la référence habituelle à la dualité onde-corpuscule. On pourrait penser à la notion première,  la plus simple, de quantification de l’énergie… Il faut s’écarter de cette interprétation primaire, qui serait simpliste dans le contexte. Et lire Lacan ! 

Au moment où il abat ses cartes son  questionnement porte sur la sexuation, et il y répondra par ses formules. Le problème qui se pose à lui est un problème de logique, celui de l’universel. Et il va, là encore, quantifier, à sa manière. 

Un quantique peut en cacher un autre !

 

                                                                                                    Yves Lacroix

                                                                                                                                      Bordeaux, le 23 mai 2011

 

Bibliographie      

Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 177-203.

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, Leçon du 11 mars 1970, p. 118-119.

Jacques Lacan, L’étourdit, Autres écrits, Seuil, page 465.

Jacques Lacan, Sténotypie du Séminaire des années 1967-1968, L’acte psychanalytique.

 

François Chenique, Comprendre la logique moderne, Dunod, Paris 1974.

Sous la direction de Stéphane Deligeorges,  Le monde quantique, Seuil, Points sciences, Paris 1984.

Michel Bitbol, Mécanique quantique. Une introduction  philosophique, Flammarion, Paris 1997.


   
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Yves Lacroix vit à Bordeaux. Docteur en Physique

 
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