Remerciments à Beatriz Eudenio (Buenos Aires) et au docteur Pilippe Lacadée (Bordeaux)
qui ont permis la publication de ce travail.
Einstein décrit en termes
forts la crise qu'il traverse alors qu'il est encore adolescent :
“De nature assez précoce, je pris vivement conscience, dans ma jeunesse de la vanité des espérances qui
poussent la plupart des hommes dans le tourbillon d'une vie effrénée [...]. Soumis aux exigences de son estomac, chacun est condamné à prendre part à cette agitation”.1
C'est le moment où pour lui, l'Autre se déchire : moment de désillusion, de refus du semblant, de refus
pulsionnel.
Il connaît en même temps une crise spirituelle intense: “Bien qu'élevé par des parents (juifs) ne
suivant guère de religion, je fus animé d'une profonde piété qui cessa brusquement à l'âge de douze ans. En lisant des ouvrages de vulgarisation scientifique, je fus bientôt convaincu que la
plupart des récits de la Bible ne pouvait être vraie. Il s'ensuivit une poussée presque fanatique de libre pensée, associée à l'idée que l'État trompe sciemment la jeunesse - impression
accablante”.1
Einstein ne dit rien de l'origine de cette crise, mais sa sœur Maja rapporte deux éléments qui en
précisent le contexte : 2
A sept ans, quand il entre à l'école, il doit suivre un enseignement religieux. Les leçons qu'il reçoit
d'un parent éloigné éveillent en lui “un profond sentiment religieux” : “Son zèle était si fort qu'en toute chose il s'en tenait très exactement au détail des prescriptions religieuses”. Albert
rencontre le religieux, déjà là en lui, qui résonne avec l'enseignement qu'il reçoit.
A partir de douze ans, il voit régulièrement Max Talmud, un jeune étudiant en médecine juif peu
fortuné, que sa famille reçoit à dîner tous les jeudis soir. Max est son aîné de dix ans, mais malgré cette différence d'âge, ils deviennent amis. Il l'introduit à la réflexion philosophique en lui
faisant lire Kant à treize ans et demi et l'amène à se passionner pour les sciences en lui proposant des livres de vulgarisation : “[...] déjà il commençait à s'occuper des questions fondamentales
concernant les sciences de la nature.”2
Max Talmud vient en contrepoint à une école dans laquelle le jeune Albert se sent mal et “[...]
engage[ait] toute sa personnalité dans la manière dont il répond[ait] aux questions qui préoccup[ai]ent l'enfant.”2 C'est cette rencontre avec Max et avec les savoirs qui sont à l'origine de la crise dont Albert sortira en s'évadant
du monde : “L'homme éprouve l'inanité des désirs et des buts humains, et le caractère sublime et merveilleux de l'ordre qui se révèle dans la nature ainsi que dans le monde de la pensée. Il ressent
son existence comme une sorte de prison et veut vivre la totalité de ce qui est comme quelque chose qui a une unité et un sens.”3
Il écrit à Hermann Broch en 1945 : “Ce livre me montre clairement ce que j'ai fui en me vendant corps et
âme à la science. J'ai fui le JE et le NOUS pour le IL du Il y a.”4 Ce IL du Il y a n'est pas sans évoquer pour nous le Y'a d'l'Un de Jacques Lacan dans
le Séminaire XX : “l'Un engendre la science [...] De l'Un en tant qu'il n'est là, pouvons-nous le supposer, que pour représenter la solitude - le fait que l'Un ne se noue véritablement avec rien de
ce qui semble à l'Autre sexuel”.5
C'est alors que se constitue le symptôme d'Einstein : il ira du côté de l'Un pour tenter de compléter
l'Autre, de faire exister un Autre qui ne trompe pas. Il fait de la physique son partenaire mettant en place celui que Lacan nomme, pour l'opposer à l'inconscient, dans “La méprise du sujet supposé savoir” “le Dieu d'Einstein”, aussi bien “le Dieu de la physique” : “Ceci veut dire que ce qu'Einstein tient dans la physique
(et c'est là un effet de sujet) pour constituer son partenaire, n'est pas mauvais joueur, qu'il n'est même pas joueur du tout, qu'il ne fait rien pour le dérouter, qu'il ne joue pas au plus fin
[...] On sait que ce Dieu n'était pas du tout pour Einstein une façon de parler, quand plutôt faut-il dire qu'il le touchait du doigt de ce qui s'imposait, qu'il était compliqué certes, mais non
pas malhonnête”.6
Einstein qui prétend rejeter la religion, solution pour les faibles, ne fait que substituer à sa
religiosité première, une religiosité qu'il qualifie de “cosmique” et qu'il définit ainsi : “Cette conviction profondément ressentie, d'une raison supérieure qui se manifeste dans le monde de
l'expérience, constitue ma conception de Dieu. On peut la qualifier de “panthéiste" (Spinoza).”7
Einstein rapporte deux souvenirs qui nous indiquent ce qui oriente son désir de physicien. Pour les désigner, il emprunte au vocabulaire religieux, puisqu'il les qualifie de “miracles”.
Premier souvenir : “J'ai connu un tel miracle à quatre ou cinq ans, lorsque mon père me montra une
boussole. Le fait que l'aiguille se comporte façon aussi déterminée ne correspondait pas au cours normal des choses, tel qu'il pouvait s'inscrire dans un monde conceptuel inconscient... Je me
souviens que cet événement me laissa une impression profonde et durable. Il devait y avoir derrière les choses quelque chose de profondément caché.”8
Einstein rencontre là une faille dans son savoir d'enfant, le manque de la cause. Cette expérience lui
révèle aussi un ordre caché, déterministe.
Deuxième souvenir, contemporain de ses échanges avec Max, et de sa crise religieuse : à douze ans, il
découvre la possibilité de démontrer dans un livre qui “[...]contenait des énoncés […] qui, bien qu'ils ne soient en rien évidents, pouvaient être démontrés avec une certitude telle que le moindre
doute semblait exclu [...].”9
Ce qui oriente son désir de physicien, c'est le doute insupportable qui le pousse à chercher un point
de certitude, garanti par un ordre caché. C'est aussi la possibilité de démontrer, de mettre hors de doute par le calcul, lui même source de satisfaction.
Einstein est fortement marqué par l'obsession de penser et de calculer. Roman
Jakobson10
relève chez lui un trait symptomatique, “une inclination personnelle et primordiale à attribuer à
l'acte de penser une indépendance totale à l'égard du langage”, décelable dès son enfance puisqu'il a eu du mal à entrer dans le langage. Cette obsession de penser et de calculer, la religiosité et
ce trait symptomatique contribuent au génie d'un homme qui a marqué notre siècle.11 Pour Einstein “[...] le langage transforme notre instrument conventionnel de raisonnement en une dangereuse source d'erreur et de duperie.” Il développe une pensée que Jakobson nomme “pensée sans mots”.
Pour Lacan, l'obsessionnel anticipe toujours trop tard. Il semble que la “pensée sans mots” d'Einstein
lui donne un temps d'avance sur le discours de l'Autre.
Pendant soixante ans il a participé au débat scientifique. Mais toutes ces années n'ont pas été marquées
par la même créativité : pendant une première partie de sa vie, de 1905 à 1917, il invente, utilisant à merveille sa “pensée libre” ; pendant ses dernières décennies, il semble pris par l'obsession
du calcul.
En 1905, le modeste fonctionnaire du bureau suisse des brevets à Berne apparaît sur le devant de la
scène scientifique parce que les Annalen der Physik de Berlin ont pris le risque de publier cinq articles de lui. En six mois, Einstein dénoue le tissu
de contradictions auquel conduisait la physique de l'époque. Il formule en particulier l'hypothèse des quanta de lumière et jette les bases de la relativité restreinte.
En 1907, il énonce le principe d'équivalence entre inertie et gravitation. Il entreprend de traiter la
gravitation en généralisant la théorie de la relativité restreinte. Ce travail, achevé en 1916 constituera la théorie de la relativité généralisée.
Cette époque d'intense activité est aussi celle de son grand amour avec Mileva Maric', une jeune fille
serbe qu'il a rencontrée au Polytechnicum de Zürich. C'est une des premières femmes européennes à faire des études scientifiques. Elle est brillante,
ce qui a probablement séduit Albert, malgré semble-t-il son assez mauvais caractère. Les parents d'Einstein sont farouchement opposés au mariage : elle est trop indépendante à leurs yeux ; de plus
elle est atteinte d'une luxation congénitale de la hanche.
Albert et Mileva vivent ensemble. Ils auront hors mariage, en janvier 1902, une petite fille, Lieserl.
On pense que son père ne l'a jamais vue. Elle sera malade et probablement abandonnée. On perd sa trace en 1903.
Sur le lit de mort de son père, en octobre 1902, Albert obtient l'autorisation d'épouser Mileva. Ils se
marient en janvier 1903. Ils auront deux fils : Hans Albert en janvier 1904, puis Edouard en juillet 1910. Enfant fragile, Edouard était schizophrène.
Leur correspondance montre qu'Albert et Mileva échangent sur leurs travaux, ou plus exactement qu'Albert
fait part de ses travaux à Mileva. Sa créativité y apparaît soutenue, portée, par sa passion : il aspire à ne faire qu'un avec Elle et rêve du jour où ils cosigneront leurs
travaux.
On a coutume de penser qu'entre 1907 et 1916 Einstein est totalement absorbé par la théorie relativiste
de la gravitation, qu'il élabore à grand peine. Il se fourvoie souvent et bute sur d'importantes difficultés mathématiques.
Il faut plutôt suivre Abraham Pais12 qui remarque qu'Einstein se tait sur la gravitation de décembre 1907 à juin 1911, alors qu'il a l'habitude, d'échanger avec ses collègues sur ses difficultés. S'il se tait sur la
gravitation, c'est que pendant ces trois ans et demi elle n'est pas au cœur de ses préoccupations.
C'est la théorie quantique, qui le tourmente, et il l'écrit :
En 1908 : “Je suis constamment absorbé par le problème de la constitution du rayonnement […] Ce problème
quantique présente une importance et une difficulté si exceptionnelles que tout le monde devrait s'y intéresser. Je suis certes parvenu à inventer quelque chose [...] mais j'ai des arguments tout à
fait convaincants pour considérer cela comme une absurdité.”13
En 1910 : “Une nouvelle fois, le problème du quantum de lumière me conduit dans une
impasse.”14
En 1911 : “Je ne me demande plus si ces quanta existent réellement. De même, je ne cherche plus à les
construire, car je sais maintenant mon cerveau incapable d'avancer de cette façon.”15
Il est confronté à la dualité onde - corpuscule : Les concepts d'onde électromagnétique et de photon
permettent deux calculs des phénomènes liés à la lumière. Chacune des deux théories - électromagnétique et corpusculaire - rend compte des phénomènes lumineux que n'explique pas l'autre : la
lumière continue à faire trou dans le savoir.
C'est cette question de physique que Lacan évoque discrètement dans “Lituraterre”16 et de façon insistante dans “La Troisième”17
: “Le réel n'est pas le monde. Il n'y a aucun espoir d'atteindre le réel par la représentation. Je ne
vais pas me mettre à arguer ici de la théorie des quanta, ni de l'onde et du corpuscule. Il vaudrait mieux quand même que vous y soyez au parfum, bien que ça ne vous intéresse
pas.”
Les années 1907-1911 voient Einstein s'installer dans une position marginale par rapport à la théorie
quantique et marquent un tournant dans sa relation à la physique.
C'est son article de 1917 sur la théorie quantique du rayonnement qui sera à l'origine
des travaux de de Broglie et de Heisenberg. Il affirmera aussi bien “La théorie quantique dans son interprétation statistique [est] la théorie la plus féconde de notre époque”, que
“Je crois cependant possible de trouver un modèle de réalité qui représentera les événements eux-mêmes et non la seule probabilité de leur apparition”.18
Einstein considère cette théorie comme incomplète dans le même sens que la théorie de la gravitation de
Newton est incomplète par rapport à la théorie relativiste.
La position d'Einstein sur la théorie quantique est singulière. Elle ne lui est pas dictée par une
quelconque défiance envers les travaux de ses collègues, mais par une foi profonde, par son approche personnelle des phénomènes.
On voit là que quelque chose de sa subjectivité est en jeu : il lui est impossible de concevoir que
Dieu joue aux dés, il lui est impossible d'abandonner la stricte causalité physique, d'accepter un Autre incomplet. Rappelons nous le premier miracle : cette boussole qui s'oriente de façon si
déterminée ; l'ordre caché qu'elle révèle.
Pendant ces années, la relation entre Albert et Mileva s'est dégradée. Il ne rêve plus d'un partenariat
intellectuel, il s'isole pour travailler, il devient solitaire. Elle consacre son temps à la vie domestique.
Les biographes d'Einstein considèrent que son couple se défait en 1909.
Il revoit sa cousine Elsa, qu'il épousera après son divorce en 1919. Il l'aime et aspire à former avec
elle un “petit ménage sans prétention”. Ils feront chambre à part, et Albert aura des maîtresses plus jeunes... Il dira plus tard : “Je suis un cheval qui a besoin d'être attelé
seul.”
Il renoncera à voir ses deux fils qui pourtant lui manquent. Peut-être même peut-on dire qu'il les
“sacrifie” à la science.
Bibliographie:
1 EINSTEIN A., “Science, éthique, philosophie”, Œuvres choisies, Tome 5, Paris, Seuil-CNRS, 1991,
pp. 19-54.
2 Album Einstein, “La jeunesse d'Einstein”, par Maja Einstein,
Paris, Seuil-CNRS, 1989.
3 Einstein A., op. cit., pp. 155-158.
4 HOFFMANN B., Albert Einstein, créateur et rebelle, Paris, Seuil Points Sciences, p. 272, Lettre à Hermann Broch du 29 septembre 1945.
5 LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, (1972-73), Paris, Seuil, 1975, p. 116.
6 LACAN J., “La méprise du sujet supposé
savoir” , Scilicet n° 1, Paris, Seuil, 1968, pp. 32-33.
7 EINSTEIN A., op. cit., pp. 163-164.
10 JAKOBSON R., Le débat, mai 1982, “Einstein et la science du langage”, pp. 131-142.
11 LACROIX Y., La Cause freudienne n° 38, février 1998, Diffusion Navarin Seuil, “Le symptôme d'Einstein”, pp. 107-111.
12 PAIS A., Albert Einstein, la vie et l'œuvre, Paris, Inter Éditions, 1993, pp. 185-189.
13 Lettre non datée de 1908 à J. Laub, citée par PAIS A., op. cit., , p.
187.
14 Lettre à J. Laub du 11 novembre 1910,
citée par PAIS A., Ibid.
15 Lettre à M. Besso du 13 mai 1911, citée
par PAIS A., Ibid.
16 LACAN J., Lituraterre, Littérature n° 3, “Littérature et psychanalyse”,
Paris, Larousse, 1971.
17 LACAN J., La Troisième, Intervention au VIIème Congrès de l'École freudienne de Paris, (31 octobre -
3 novembre 1974).
18 PAIS A., op. cit., pp.
456-57.