Albert Einstein et l'école.



Albert Einstein naît le 15 mars 1879 à Ulm de Hermann Einstein et de Pauline Koch. Hermann est un commerçant peu ambitieux. Pauline est la forte personnalité du couple. Quelques années plus tard, Hermann s’associera avec son frère Jakob, un ingénieur dynamique et entreprenant, pour fonder une petite industrie). Le 18 Novembre 1881, naît sa sœur Marie, qu’on appellera Maja, et dont Albert restera toujours très proche.

Cette famille juive est libérale, et ne suit pas les rites de sa religion. Les deux enfants grandissent dans un climat harmonieux.


Le physique de l’enfant à sa naissance, ne comble pas sa mère : elle le   trouve trop gros, et la forme allongée de son crâne lui fait craindre qu’il soit anormal.
Il ne donne aucun souci, joue seul dans son coin. Mais si son intelligence semble se développer normalement, il tarde à parler, ce qui accroît les inquiétudes de son entourage. Roman Jakobson rapporte que « l’enfant a finalement commencé à parler, mais il est resté taciturne… Même à neuf ans, dans la dernière classe de l’école élémentaire, il continuait à manquer de facilité de parole, et tout ce qu’il disait n’était exprimé qu’après mûre considération et réflexion »1. Sa sœur Maja raconte que jusqu’à sept ans, il répétait chaque phrase qu’il venait de prononcer en remuant simplement les lèvres.

Fait plutôt inhabituel à cette époque, sa famille le pousse à l’autonomie. Déjà il présente des dispositions pour l’indépendance. Enfant calme, il ne partage généralement pas les jeux de ses camarades, qui font cependant appel à lui pour arbitrer leurs différends .
Albert reçoit ses premiers enseignements d’une institutrice qui vient à la maison. Il apprend également à jouer du piano pour lequel il semble très doué. Mais l’enfant calme peut se montrer coléreux et même violent : c’est ainsi qu’il provoquera le départ de son institutrice. Selon Maja, ces traits de caractère disparaîtront avec sa scolarisation.

 
Albert fréquentera l’école primaire de six à neuf ans, entre 1885 et1888. Sa sœur affirme que l’école allemande avait à cette à cette époque pour première mission, de former de bons citoyens. Le jeune garçon est confié à un maître sévère, qui pratique les châtiments corporels.

           
Il est porté à la réflexion et jugé intelligent. Il a des dispositions pour les mathématiques : il est fiable, et il fait preuve d’intuition devant des problèmes difficiles. Il réussit également en latin, dont la logique lui plait. Mais il a de mauvais résultats dans les autres disciplines. Il est considéré comme très moyennement doué parce qu’il est rêveur et très étourdi.

Les parents Einstein sont  très exigeants avec les devoirs, qui doivent être faits avant toute autre occupation. Pendant ses premières années, l’enfant aime construire des châteaux de cartes, des pièces de menuiserie. Sa mère encourage ces qualités de minutie, de patience et de persévérance.

Dans cette école primaire catholique, un enseignement religieux est obligatoire. Comme Albert est juif, c’est un lointain parent qui en sera chargé. Ce nouvel enseignement éveillera en lui un profond sentiment religieux qui l’amènera à adopter une mode de vie conforme à celui d’un  bon juif, dans une famille qui vit à l’écart de toute pratique religieuse. Ce sentiment sera remis en question et remodelé en « religiosité cosmique » au moment de sa crise d’adolescence. Dieu deviendra son interlocuteur et le restera tout au long de sa vie. Cette religiosité sera l’un des moteurs de son travail scientifique.

 

De neuf à quinze ans (1888-1894), Albert Einstein fréquente le lycée Luitpold, à Munich. Ce lycée a une forte orientation humaniste. Si on y fait beaucoup de latin et de grec, on y néglige les disciplines scientifiques. Il y découvre avec intérêt Schiller, Shakespeare, Goethe. L’enseignement de la musique y est obligatoire : il approfondit le violon, apprend le piano. Selon sa sœur, le jeune mélomane « cherche en permanence à inventer de nouvelles harmonies et transitions »2.

Mais Albert vit mal, à l’écart de la classe. Un de ses biographes remarque sur une photo de 1889 (il a dix ans) qu’« Albert Einstein est le seul des vingt-trois élèves à sourire ! Tous les autres ont l’air abattu, brisé, effrayé même »3. Il  a du mal à communiquer avec ses camarades et redoute des professeurs qui le tolèrent à peine. Ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur des capacités intellectuelles qu’on lui reconnaît. Il a du mal à supporter l’autorité arbitraire de ses maîtres.

 
Deux  rencontres très importantes vont marquer cette période :  
Tout d’abord il découvre la réflexion philosophique, avec Max Talmud, un jeune juif polonais, étudiant pauvre que ses parents convient à déjeuner tous les jeudis. Malgré leur différence d’âge - Albert a onze ans et Max vingt et un ans - une véritable amitié s’installe entre eux. Max exerce sur lui une grande influence : il lui recommande des livres scientifiques ; ils discutent de mathématiques et de philosophie. Sous son impulsion, il lit et critique Kant.

Sous l’effet de ces lectures et de ces réflexions, son sentiment religieux est mis à mal. Il va traverser une crise morale et religieuse profonde et connaître un épisode dépressif  dont il sortira en se tournant vers la science. C’est à ce moment  qu’il constitue la physique comme  partenaire-symptôme.
À la même époque, à l’âge de douze ans, pendant les vacances, il découvre avec la géométrie d’Euclide, la possibilité de démontrer, dans un livre offert par son oncle Jakob. De ce livre il dira qu’il « contenait des énoncés qui, bien qu’ils ne soient en rien évidents, pouvaient être démontrés avec une certitude telle que le moindre doute semblait exclu. (…) Somme toute j’étais parfaitement satisfait dès que je pouvais fonder des démonstrations sur des propositions dont la validité me semblait hors de doute »4.

Il en oubliera le jeu avec ses camarades, et dira de sa découverte : « Ce fut un des plus grands événements de ma vie, aussi flamboyant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais imaginé quoi que ce soit d’aussi délicieux ».

À la fin de sa vie, il qualifiera cette découverte de « miracle », et la considèrera comme déterminante dans son élan vers la science.

 

En 1894, Hermann et Jakob Einstein, qui ont fait de mauvaises affaires, quittent Munich avec leurs familles pour aller s’installer en Italie, à Pavie. Albert reste seul, en pension dans une famille. Sa situation en classe se dégrade ; il s’ennuie. Son malaise devient insupportable quand son professeur de grec, qui est également son professeur principal, lui reproche sa façon d’être lors de la remise d’une copie désastreuse : « Vous êtes assis là, au fond de la classe avec un sourire. Et cela sape le respect dû par une classe à son maître »5. Albert croit que ce professeur qui lui affirme qu’il ne fera jamais rien de bon, lui est hostile.
De plus, lui qui rejette toute autorité arbitraire et abhorre l’armée, doit envisager de faire son service militaire… Aidé par un médecin qui le sent dépressif, il décide d’aller rejoindre sa famille. Seul son professeur de mathématiques, qui a décelé ses dons, aimerait le retenir.
Il lui faut maintenant penser à son avenir. Il souhaiterait enseigner la philosophie, mais ce projet est incompatible avec celui de son père, qui veut en faire un ingénieur électricien qui travaillerait dans l’usine familiale. De toute façon, ce rêve est devenu inaccessible, parce qu’en quittant prématurément le lycée sans avoir obtenu son diplôme de fin d’études secondaires, il s’est fermé les portes de l’Université. Son père le convaincra facilement de devenir ingénieur électricien, car seuls les métiers techniques restent envisageables… Alors Albert visera très haut et préparera le concours d’entrée à l’École polytechnique de Zurich.

Il partagera maintenant son temps entre cette préparation et l’usine familiale. Selon Maja, hors de l’institution scolaire, près de  sa famille, le jeune homme rêveur, nerveux et replié sur lui-même, devient agréable, ouvert, et fait preuve d’un humour acerbe.

 

Albert échoue à l’examen d’entrée à l’École polytechnique à l’automne 1895, en raison de très mauvais résultats en français, en chimie et en biologie. Mais ses résultats sont si exceptionnels en mathématiques et en physique, que le professeur de physique de l’École, qui décèle chez lui des dons, lui propose de suivre ses cours en candidat libre. Cependant le principal, au vu de ses deux ans d’avance – il n’a que quinze ans - lui propose de l’admettre l’année suivante, à la condition qu’il obtienne son baccalauréat.
C’est ainsi qu’il va fréquenter en 1895 et 1896, le lycée de la petite ville d’Arau, à quarante kilomètres de Zurich. Arau restera pour lui « un oasis inoubliable dans cet oasis européen qu’est la Suisse ». Il loge dans la famille de Jost Winteler, qui est professeur d’histoire et de littérature classique au lycée d’Arau. Il se sent bien dans cette famille de sept enfants. Marie, la fille des Winteler sera son premier amour. Il se sent bien au lycée où règne un esprit beaucoup plus libéral qu’au lycée Luitpold. Un de ses camarades de classe, Hans Byland le décrit ainsi : « Un jeune homme charismatique. Rien n’échappait à ses yeux vifs… Les gens qui l’approchaient tombaient sous le charme de sa personnalité supérieure »6. Et il note chez lui son caractère entier, et un « amour courageux de la vérité ».

Le fait marquant de cette année passée à Arau demeure la rencontre avec Jost Winteler. Peu de biographes mentionnent cette rencontre d’Albert avec celui que Roman Jakobson considère comme un des précurseurs de la linguistique. Il a probablement influencé la pensée du futur physicien qui, au moment de nommer son invention, hésitera entre deux signifiants des théories linguistiques du vieux maître : invariant et relativité.

Einstein âgé lui rendra souvent hommage, et on peut penser que Jost Winteler est à l’origine de ses nombreuses réflexions et considérations sur le langage.

En octobre 1897, Albert obtient son diplôme de fin d’études secondaires, la « maturité », avec les notes suivantes7 : allemand, 5/6 ; histoire, 6/6 ; géographie, 4/6 ; algèbre,  6/6 ; géométrie, 6/6 ; géométrie descriptive, 6/6 ; physique, 6/6 ; chimie, 5/6 ; histoire naturelle, 5/6 ; dessin d’art, 4/6 ; et dessin technique, 4/6. Ces notes ne sont pas celles du mauvais élève, que la légende a voulu faire de lui… Il entre à l’Institut polytechnique de Zurich en janvier 1897. Il va avoir dix-huit ans.

 

           
Albert Einstein et l’école…Si on ne peut pas dire qu’il a été un mauvais élève, on peut par contre affirmer qu’il y a mal vécu sa scolarité primaire et secondaire, en Allemagne au moins.

Tout d’abord il supportait mal l’autorité arbitraire de ses maîtres. Ses souvenirs et son ressentiment nourriront plus tard de nombreuses réflexions sur l’autorité et les enseignants :

« La plupart des enseignants perdent leur temps à poser des questions tournées de manière à découvrir ce qu’un élève ne sait pas, alors que le véritable art de l’interrogation a pour but de découvrir ce qu’un élève sait ou est capable de savoir. (…) Il vaudrait mieux ne commencer à enseigner aux autres qu’après avoir appris vous même quelque chose »8.

Et tout  au long de sa vie, il fera part de sa réflexion sur l’école, sur ce qu’elle ne devrait pas être et sur ce qu’elle devrait être :
« Le pire, me semble-t-il, est atteint lorsqu’une école travaille principalement en usant de la crainte, de la contrainte et d’une autorité artificielle. Un tel traitement détruit chez l’élève la saine perfection qu’il a de la vie et la confiance en soi. Il produit un sujet servile. Il n’y a rien d’étonnant à ce que de telles écoles aient été la règle générale en Allemagne et en Russie… Il est relativement simple de préserver l’école de ce mal pire que tout, en donnant aux professeur aussi peu de moyens coercitifs que possible, de sorte que l’unique source de respect  des élèves à l’égard de leur maître réside dans les qualités humaines et intellectuelles de celui-ci »9.

Il évoque là l’autorité authentique de ceux qui lui ont permis de se construire, ceux d’Arau bien sûr auprès desquels il s’épanouit enfin, mais certainement aussi celle de son oncle Jakob,  qui lui fait découvrir la possibilité de démontrer, celle de Max Talmud, qui lui fait découvrir les sciences et la réflexion philosophique, celle de Jost Winteler, qui l’a probablement aidé a se situer par rapport au langage avec lequel il avait des difficultés.

Enfin à l’école Albert est  décalé, en retrait par rapport à ses camarades. Cette position, qui a pu le faire prendre pour un autiste savant, est certainement à rapprocher de sa position par rapport au langage, dans lequel il a eu du mal à entrer.

Tout au long de sa vie, il a gardé une véritable défiance envers le langage qu’il dénonce comme trompeur. Il dira : « Pour qu’une langue permette de communiquer, les règles régissant les rapports entre les signes d’une part et les faits et les relations qui les unissent d’autre part, doivent être à peu près claires pour les individus liés par la langue en question »10. Puis considérant la façon dont se développe la langue « ce développement est aussi ce qui fait de la langue une dangereuse source d’erreur et d’illusion ». Cette défiance va même jusqu’à le lui faire disqualifier pour penser, puisqu’il affirmera : « Les mots du langage tels qu’ils sont écrits ou parlés ne jouent pas le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée »11.

Mais cette disqualification n’est pas totale puisqu’il reconnaît la nécessité pour l’homme de communiquer : « On pourrait être tenté de reconnaître à la pensée une pleine autonomie par rapport à la langue si l’homme était capable de développer sa pensée sans l’impulsion de ce que d’autres personnes lui auraient communiqué au moyen de la langue. Le développement de la pensée d’un individu qui aurait grandi dans de telles conditions serait certainement très réduit »12.

 

En retrait donc. Et celui qui dira qu’ « inventer, c’est penser à côté », s’étonnera à la fin de sa vie de s’être autant consacré aux autres alors qu’il était plus naturellement porté à la solitude et à la réflexion.

           

 

                                                                                                           Yves Lacroix

                                                                                                           Octobre 2002

 

                                                                                                            

Bibliographie: 


 1 JAKOBSON R., Le Débat, mai 1982, Einstein et la science du langage, pp.131, 142.

 2 Album Einstein, Paris, Seuil-CNRS, 1989, p.13.

 3 BRIAN D, Einstein, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 17.

 4  EINSTEIN A., Science, éthique, philosophie, Œuvres choisies, Tome 5, Paris, Seuil-CNRS,1991, p.172.

 5 BRIAN D., op.cit., p.21.

 6 BRIAN D., op.cit., p27.

 7 PAIS A.,Albert Einstein : .La vie et l’oeuvre, Paris, Interéditions, 1993, p.41.

 8 EINSTEIN A., Pensées intimes, Paris, Editions du Rocher, 2000, pp.71, 74.

 9 EINSTEIN  A., op.cit., pp.206, 207.

10 EINSTEIN A., op.cit.,pp.169,170.

11 EINSTEIN A., Correspondances françaises, Œuvres choisies, Tome 4, Paris, Seuil-CNRS, 1989, p.129,130.

12 EINSTEIN A, op.cit, pp.169-170.

 
 

   
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Yves Lacroix vit à Bordeaux. Docteur en Physique

 
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