Yves Lacroix, Octobre 1997.
Intervention aux Journées d’Etudes de l’Ecole de la Cause freudienne Les nouvelles formes du symptôme pour la
psychanalyse, Paris, Palais des Congrès - Porte Maillot, 26 et 27 Octobre 1997.
Publiée dans la Cause freudienne n°38, éditions Navarin-Seuil, Février 1998, et dans
Colofon,Boletin de la Federacion Internacional de Campo Freudiano, Buenos Aires, Avril 2001. Traduction Maria
Pascual.
Remerciments au docteur Alain Merlet (Bordeaux), qui a encouragé ce
travail,
au docteur Armand Zaloszyc (Strasbourg), qui m'a procuré l'article de Roman Jakobson Einstein et
les sciences du langage auquel ce texte doit beaucoup,
à Mesdames Judith Miller et Nathalie Charraud qui ont permis sa
publication à Buenos Aires et à Paris.
Albert Einstein a marqué notre vingtième siècle. Contrairement à la mécanique newtonienne qui venait couronner dans la continuité une série de travaux, la Relativité rompt avec les savoirs antérieurs.
Il se disait à la recherche d’une « image du monde »1, comme le peintre, le poète et le philosophe. Celle qu’il propose laisse peu de place à notre expérience sensible.
Le prodigieux génie créateur de l’inventeur de la Relativité ne peut pas être le fruit du hasard. Il a un caractère singulier. Il est la conséquence d’une position originale dans le discours de l’Autre.
Dans ses « Eléments autobiographiques »2Einstein décrit en termes très forts la crise qu’il traverse alors qu’il est encore adolescent : « De nature assez précoce, je pris vivement conscience, dans ma jeunesse de la vanité des espérances qui poussent la plupart des hommes dans le tourbillon d’une vie effrénée... Soumis aux exigences de son estomac, chacun est condamné à prendre part à cette agitation »3.
Il n’a que douze ans. C’est le moment où pour lui, l’Autre se déchire : moment de désillusion, de refus du semblant, de refus pulsionnel.
Il connaît en même temps une crise spirituelle intense : des ouvrages scientifiques l’ont convaincu que les récits de la Bible sont faux. Il perd alors « le pieux paradis de [sa] jeunesse »4, lui qui était auparavant « animé d’une profonde piété »4 dans une famille juive elle-même peu portée à la religiosité.
C’est une dimension de tromperie qu’il dénonce chez cet Autre religieux qui se défait. A cette tromperie, il associe également l’Etat. L’enfant spontanément religieux qu’il était auparavant, connaît, selon ses propres dires « une poussée fanatique de libre pensée »4. Il décide alors de rejeter la religion qui lui apparaît comme une solution pour les faibles. Nous verrons qu’il ne fera que substituer à cette religiosité première une autre forme de religiosité
Einstein sortira de cette crise en s’évadant du monde : « L’homme éprouve l’inanité des désirs et des buts humains, et le caractère sublime et merveilleux de l’ordre qui se révèle dans la nature ainsi que dans le monde de la pensée. Il ressent son existence individuelle comme une sorte de prison et veut vivre la totalité de ce qui est comme quelque chose qui a une unité et un sens. »5
Relevons ces mots : ordre, unité, sens, se révèle, sublime, merveilleux. Ils témoignent d’une attitude contemplative.
Il écrit dans une lettre à Hermann Broch en 1945 : « Ce livre me montre clairement ce que j’ai fui en me vendant corps et âme à la science. J’ai fui le JE et le NOUS pour le IL du « Il y a »6. Ce IL du « Il y a » n’est pas sans évoquer pour nous le « Y’a d’ l’Un » de Jacques Lacan dans le séminaire XX : « L’Un engendre la Science... De l’Un en tant qu’il n’est là que pour représenter la solitude, le fait que l’Un ne se noue véritablement à rien de ce qui semble à l’Autre sexuel. »7
C’est le moment où se constitue le symptôme : cet adolescent ira du côté de l’Un, pour tenter de compléter l’Autre, pour mettre en place un Autre qui ne trompe pas.
Einstein fait de la physique son partenaire, un partenaire qu’il définit en ces termes : « La physique est une tentative pour appréhender ce qui est de façon conceptuelle, comme quelque chose de pensé, indépendamment du fait qu’il soit perçu. »8
Le concept et la pensée jouent un rôle primordial dans le travail d’un physicien qui réfute la méthode inductive et affirme : « Tous les concepts... sont ... librement posés. »... « Tout ce qui est conceptuel est issu de l’intuition. »9... « Toute notre pensée consiste à jouer..., librement, ... avec les concepts. »... « Pour moi, il ne fait aucun doute que la pensée chemine de façon largement inconsciente. »10
Dans ses « Eléments autobiographiques » Einstein rapporte deux souvenirs qui nous indiquent ce qui oriente son désir de créateur.
Premier souvenir, il a quatre ans : il ne sait pas expliquer la façon dont s’oriente la boussole que lui a donné son père. Il fait là une double rencontre : il est tout d’abord confronté à l’incomplétude de l’Autre, à une faille dans son savoir d’enfant, faille qui est du côté du manque de la cause. Mais cette expérience lui « révèle » également l’existence d’un ordre caché, nettement déterministe.
Deuxième souvenir, il a douze ans. Celui-ci est contemporain de sa crise religieuse : il découvre avec la géométrie d’Euclide que des énoncés « ... bien qu’ils ne soient en rien évidents, pouvaient être démontrés avec une certitude telle que le moindre doute semblait exclu... » 11. Ce deuxième souvenir nous montre que son désir de physicien est aussi orienté par le doute insupportable qui le pousse à chercher un point de certitude garanti par un ordre caché.
Ces deux souvenirs il les qualifie de « miracles »12, « Wunder » qui en allemand signifie aussi bien « miracle » que « merveille ». Ce sont probablement des souvenirs écrans, qui ont laissé sur lui « une impression profonde et durable ».12
La physique, le partenaire, aussi bien son symptôme sera pour Einstein le support d’une activité intellectuelle intense suscitée par le « miracle » : penser et calculer seront deux passions qui constitueront pour lui des sources de plaisir.
La pensée créatrice qui produit le concept est, dit-il, « ... une tentative de tous les instants pour échapper au miracle »13. On voit bien le rôle central que joue celui-ci.
Le concept apparaît comme un élément organisateur sous la forme d’une image qui insiste lors de la répétition, du défilé « ... des suites d’images qui surgissent de notre mémoire »14. Il vient mettre fin à un état de tension, à des émotions, à l’étonnement, à l’émerveillement. Il permet de border le trou du réel par une écriture, par les petites lettres de la mathématique, comme celles de la fameuse formule E = mC².
Dans « Lituraterre », Jacques Lacan situe la lettre : elle dessine le bord du trou dans le savoir et indique ce que son usage recèle de jouissance : « Comment pourrait-elle (la psychanalyse) nier qu’il soit, - ce trou, - de ce qu’à le combler, elle recoure à y invoquer la jouissance. » 15
Lorsque dans « Lacan et la chose japonaise », Jacques-Alain Miller commente Lacan, il oppose le signifiant, « semblant par excellence en tant qu’il appartient au symbolique », à la lettre « qui est de l’ordre du réel » ... « ... la lettre, qui relève de l’écriture, ne représente pas le sujet. Or la science ne peut s’établir qu’à la condition d’une désubjectivation du langage. Il n’y aurait quedu semblant s’il n’y avait pas la lettre ... la lettre fait rupture dans la cohésion du système du semblant, ... elle est foncièrement secondaire ».16
Dans le récit du deuxième miracle, Einstein rapporte également une expérience de satisfaction, celle qu’il trouve en démontrant, en calculant, pour éliminer le doute, ce qui a sur lui un effet apaisant. 17
De sa découverte d’Euclide il dira : « Ce fut un des plus grands événements de ma vie, aussi flamboyant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais imaginé quoi que ce soit d’aussi délicieux ». Peut-être pourrait-on dire qu’en passant par la mathématisation, c’est-à-dire par l’abstraction, Einstein contemple ce dont il est privé, et qu’il éprouve une jouissance mystique.
Tout au long de sa vie, il jouera à redémontrer des propositions déjà établies, « ... une simple occasion de s’adonner au plaisant exercice de la pensée »18. Il sera ainsi dans la répétition qui produit un gain de satisfaction, sans pour cela résoudre la question qui le divise puisqu’il ne s’arrêtera pas à ces démonstrations : il inventera.La démarche créatrice d’Einstein s’appuie sur une existence supposée : celle d’un ordre profondément caché qui lui est révélé par le premier miracle. Ce n’est pas, comme pour Descartes un Dieu-Créateur qui peut garantir cet ordre puisqu’il a été dénoncé dans sa dimension de tromperie. Ce Dieu de la garantie il va le définir dans une lettre de 1922 : « Il est certain que la conviction - apparentée au sentiment religieux - que le monde est rationnel, ou au moins intelligible, est à la base de tout travail scientifique un peu élaboré ».
Il définit ainsi une religiosité qu’il qualifie ailleurs de « cosmique », et il poursuit : « Cette conviction profondément ressentie, d’une raison supérieure qui se manifeste dans le monde de l’expérience, constitue ma conception de Dieu. On peut la désigner de « panthéiste » (Spinoza) ». 19
Et si après sa crise religieuse Einstein cesse d’invoquer Dieu - il a perdu « le pieux paradis de sa jeunesse » - il ne cesse de l’évoquer dans son travail. Il l’appelle également « le Seigneur », « Lui », ou plus familièrement « le Vieux ».20
Il le prend à témoin. C’est lui qui impose unité et simplicité aux constructions de la science. Il le connaît au point d’affirmer « Gott würfelt nicht », « Dieu ne joue pas aux dés »21. Il lui impose sa division devant la théorie quantique. Einstein en a lui même jeté les bases ; mais en même temps qu’il la considère comme « la théorie la plus réussie de notre temps... » 22, il n’accepte pas les interprétations probabilistes de l’Ecole de Copenhague : le Dieu de l’ordre qui est dans la chose étendue, pour lui comme pour Spinoza, doit garantir des lois parfaitement déterministes.
Ce Dieu d’Einstein, aussi bien le Dieu de la physique, Lacan le nomme, pour l’opposer à l’inconscient, dans « la méprise du sujet supposé savoir » : « Ceci veut dire que ce qu’Einstein tient dans la physique (et c’est là un effet de sujet) pour consituer son partenaire, n’est pas mauvais joueur, qu’il n’est même pas joueur du tout, qu’il ne fait rien pour le dérouter, qu’il ne joue pas au plus fin... »
« On sait que ce Dieu n’était pas du tout pour Einstein une façon de parler, quand plutôt faut-il dire qu’il le touchait du doigt de ce qui s’imposait qu’il était compliqué certes, mais non pas malhonnête. »23
Un Dieu sur mesure donc, qu’il évoque dans les mêmes termes tout au long de sa vie.
Dans « l’instance de la lettre », Lacan note « ...que le langage avec sa structure préexiste à l’entrée qu’y fait chaque sujet à un moment de son développement mental... » 24. Le jeune Albert a eu du mal à entrer dans le langage. Apprendre à parler lui a été difficile, au point d’inquiéter son entourage. Un de ses biographes rapporte qu’à neuf ans « il continuait à manquer de facilité de parole et tout ce qu’il disait n’était exprimé qu’après mûre considération et réflexion ».25
Dans un article intitulé « Einstein et la science du langage », Roman Jackobson relève chez lui « une inclination personnelle et primordiale à attribuer à l’acte de penser, une indépendance totale à l’égard du langage »25.
Pour Einstein « ...le langage transforme notre instrument conventionnel de raisonnement en une dangereuse source d’erreur et de duperie »25. Le langage source d’erreur et duperie, caractère trompeur de l’Autre, insuffisance de notre expérience sensorielle : « Nous n’avons pas conscience du gouffre infranchissable qui sépare le monde de l’expérience sensorielle de celui des concepts et des propositions ».
Il écrit à Jacques Hadamard « Les mots du langage tels qu’ils sont écrits ou parlés ne semblent jouer aucun rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui paraissent servir d’éléments dans la pensée sont certains signes et des images plus ou moins claires qui peuvent être à « volonté » reproduites et combinées »26.
Einstein développe une pensée que Jakobson nomme « pensée sans mots » : .. « la pensée intérieure, surtout quand elle est créatrice, use volontiers d’autres systèmes de signes qui sont plus simples, moins standardisés que le langage et qui laissent d’avantage de liberté et de dynamique à la pensée créatrice »25.
Dans sa lettre à Hadamard, Einstein affirme : « Les éléments mentionnés... sont , dans mon cas, de nature visuelle et, pour certains de nature musculaire »26. Il est remarquable que certains signes soient « dans le corps ».
D’autres signes, les mots, le langage, n’interviennent que plus tard quand les pensées doivent être communiquées : « Je pense très rarement en mots. Une pensée me vient, et je peux essayer de l’exprimer en mots après coup »25.
Le génie d’Einstein tient à la rencontre d’un sujet et d’un moment de la science. Sans doute Einstein a-t-il eu la chance de rencontrer dans sa jeunesse un savoir newtonien « troué » par de nombreux résultats expérimentaux. Sans doute la physique a-t-elle eu la chance de rencontrer un homme pour lequel tout ce qui « clochait » en elle constituait un miracle auquel il fallait échapper.
Einstein crée pour compléter l’Autre, pour donner consistance à un Autre qui ne trompe pas. Sa religiosité cosmique le place dans une position contemplative; mais contempler le monde, c’est pour lui constater qu’il est intelligible, qu’il a une unité et un sens : cette position le pousse à inventer.
Lacan remarque, dans « l’instance de la lettre » que : « Le sujet aussi bien, s’il peut paraître serf du langage, l’est plus encore d’un discours dans le mouvement duquel sa place est déjà inscrite à sa naissance, ... » 24
Einstein, rebelle, tend à refuser cette place. Il pose des actes : quand il fait de la physique son partenaire, il décide de penser par lui-même, sans se reconnaître de maîtres. Dans son travail, il fait des expériences de pensée 27: Il est alors sans Autre.
Enfin et surtout, bien que marqué par l’obsession - il disait lui-même : « Le lutin mathématique me harcèle sans cesse »25 - il invente. Son « inclination personnelle et primordiale à attribuer à l’acte de penser, une indépendance totale à l’égard du langage »25 est le trait symptomatique qui lui confère la liberté qu’il revendique pour créer.
Pour Lacan, l’obsessionnel anticipe toujours trop tard. Il semble que la « pensée sans mots » d’Einstein lui donne un temps d’avance sur le discours de l’Autre.
(Bordeaux, Octobre 1997)